« L’analyse de pratique
: une expérience de suivi des étudiants en stage à l’étranger
»
Cet article est rédigé
par Bénédicte Bourson, Chargée d’enseignement à
la Haute Ecole de Santé à Genève en Suisse. Lors des 5èmes
journées d'études, elle a présenté cette expérience
innovante avec deux 2 des Etudiantes en Soins Infirmiers ayant effectué
un stage à l'étranger : Priscille Corbas et Yohanna Guyon.
Nous les remercions vivement pour cette présentation fort intéressante
d'un point de vue pédagogique et qui témoigne d'une pédagogie
active facilitant l'autonomie et le processus de professionnalisation des étudiants.
Depuis
quelques années, en Suisse et plus particulièrement dans le contexte
de la Haute Ecole Spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO),
le E-Learning est devenu une réalité dans la formation. Les lieux
de la pratique, quant à eux, sont entrés dans l’ère
des dossiers de soins informatisés.
Dans le cadre de la formation, les enseignants se sont interrogés sur
les stratégies pédagogiques à adopter pour permettre aux
étudiants d’accéder à l’informatisation, de
bénéficier de cours E-Learning, de travailler en réseau,
de renforcer l’écriture professionnelle. De fait, le choix d’une
plateforme collaborative permettant la création d’un forum ouvert
et dynamique, fait partie d’une des stratégies développées
à la Haute Ecole de Santé – Genève et notamment avec
l’utilisation d’un dispositif de formation comme l’analyse
de pratique. La méthodologie induite par l’écriture
de récits permet à l’étudiant, de devenir acteur,
de formaliser ses connaissances par l’écriture, de valoriser son
travail, de participer à une responsabilité professionnelle et
à la construction de son identité professionnelle.
L’écriture professionnelle quant à elle se fonde sur des
critères tels que traçabilité, transparence, reconnaissance.
1. Le contexte de la formation des infirmières et de l’expérimentation
menée sur un logiciel d’apprentissage
La formation infirmière HES à Genève, est une formation
en alternance sur 4 années réparties en 8 semestres.
Les stages sont de 5 semaines à temps plein et sont en lien avec un semestre
de formation. Dés le début de la formation, les étudiants
participent à des séminaires d’analyse de pratique une fois
par semaine pendant 2 heures lors de leurs stages. Lors du 2ème semestre
de la 3ème année, les étudiants ont la possibilité
d’effectuer un stage à l’étranger de 6 semaines et
de le poursuivre, s’ils en ont les moyens, par 4 semaines prises sur un
« mois de mobilité » qui leur permet de se déplacer
pour suivre un module de formation dans une autre école, un autre canton,…
L’expérience menée est issue d’une réflexion
sur le suivi pédagogique des étudiants lors de ce stage à
l’étranger (Europe, Asie, Afrique, Amérique Latine,…)
non pas en termes d’évaluation ou de contrôle mais d’offre
supplémentaire pour les aider dans des situations de stages complexes
et leur permettre d’évoluer.
Nous avions
à disposition d’un côté un outil de communication
et une expérience, de l’autre un cadre professionnel à l’étranger,
et l’analyse de pratique pour faire le lien. Pour cette expérience,
nous avons sollicité la participation des étudiants et dans
un premier temps 9 se sont portés volontaires sur une promotion de 53
étudiants puis 13 l’année suivante sur une promotion de
62. Lors des séminaires en présentiel nous utilisons
une méthodologie, celle du Groupe d’Entrainement aux Situations
Educatives (GEASE) : récit, questionnement de clarification, formulation
d’hypothèses permettant la recherche d’éléments
de compréhension. Il est donc demandé aux étudiants de
poursuivre cette méthodologie à distance pour maintenir une cohérence
dans l’utilisation du forum. Chaque étudiant donne un feed-back
de l’évolution de sa situation. Après un cours d’introduction
au logiciel et au forum, ils sont partis en stage. Pour des raisons de confidentialité,
ce forum est accessible uniquement par les étudiants inscrits et l’enseignante
de référence qui assure le suivi de la méthodologie et
des situations. Une enseignante assure le support informatique en cas de nécessité.
Les principes de respect et de non jugement sont des conditions sine qua none
dans la participation à l’analyse de pratique à distance.
2. Les a prioris
L’analyse de la pratique pose de nombreuses questions sur l’adéquation
ou non de la mener à distance et notamment celles du face à face
et de l’immédiateté comme faite « classiquement»
mais aussi quant à la participation. En présentiel, les
étudiants se retrouvent dans la classe, ils communiquent directement,
partagent leur situation en pouvant observer les attitudes, mimiques, émotions
de leurs collègues, entendre les questions et hypothèses. L’interaction
est alors immédiate et l’étudiant qui présente sa
situation en a de suite un retour. Par conséquent, il peut retourner
en stage avec des pistes de réflexion communiquées par ses collègues.
Toute la démarche se fait dans le même espace-temps.
Dans le cas du forum des stages à l’étranger, les étudiants
sont dans des situations extrêmement différentes : décalages
horaires, possibilités ou non de se connecter à des moments précis
ou bien définis au départ, contraintes imposées par les
horaires de stage. De ce fait, se retrouver de façon synchrone est utopique.
Toute la réflexion menée dans un GEASE est décalée
dans le temps et dans l’espace, demande une participation soutenue et
régulière, ainsi qu’un investissement dans l’écriture
qui demande clarté, précision pour être comprise telle que
l’étudiant veut faire passer sa situation. Elle vise un
objectif : ne pas perdre de temps dans des incompréhensions et aller
le plus rapidement possible dans l’émission d’hypothèses
qui vont lui permettre d’aller de l’avant. Nous avions donc quelques
a prioris tels que :
- L’analyse de pratique peut-elle être productrice de savoirs quand
elle est menée à distance ?
- Le e-learning est-il la solution pour garder contact avec les étudiants
en stage à l’étranger et les faire avancer dans des situations
complexes ?
- Les étudiants vont-ils utiliser le forum et comment ?
3.
La conception de départ : organisation et consignes de travail
Lors de la première expérience, nous avions prévu que chacun
des 9 étudiants devait envoyer son récit pour la fin de la première
semaine de stage. Nous avions programmé des délais pour l’écriture
du récit, nous l’avions aussi fait pour les questions, et pour
les hypothèses. Enfin, le cadre était posé de façon
stricte pour baliser les éventuels dérapages et s’assurer
de l’évolution de l’étudiant dans la situation présentée.
De nombreuses questions se sont posées aux enseignantes telles
que le nombre de rencontres, l’avancée, l’espacement des
délais,… et d’autres encore :
- La durée du stage (6 à 10 semaines) permet-elle de mettre des
délais ? En présentiel, une situation est traitée hebdomadairement
durant un séminaire.
- Comment faire, à distance, pour aller plus vite afin d’éviter,
d’une part la lassitude et d’autre part, prendre les situations
rapidement et non attendre la 3ème ou 4ème semaine du stage ?
- Les délais ne sont-ils pas trop enfermant dans un travail à
distance ?
- Les étudiants peuvent-ils se connecter à une fréquence
suffisante pour regarder les situations de leurs collègues et leur répondre
? Est-ce que ce travail va les aider, être efficace ? Comment vivent-ils
ce travail à distance ?
- Par quelle situation commencer ? Comment gérer toutes les situations
à la fois ?
- Comment être suffisamment claires, donner les informations nécessaires
pour la bonne utilisation, non seulement de l’outil, mais également
du déroulement du groupe au départ pour que nous nous en sortions
tous et ne partions pas dans des voies différentes ?
- A distance, faut-il se tenir aux consignes de départ ou peut-on se
permettre de les modifier en cours de travail ?
Rapidement, il s’est avéré que se concentrer sur un seul
récit risquait d’empêcher certains étudiants de présenter
le leur. Il a donc fallu rectifier les consignes de départ en
supprimant les délais pour alléger le dispositif et permettre
aux étudiants de mettre leur récit à disposition et les
travailler en parallèle. Toutefois, la lourdeur s’est fait sentir
dans le nombre de récits à lire, à questionner,…
poussant certains étudiants à faire des choix dans les différentes
situations au risque d’en laisser une de côté, de laisser
un collègue en rade.
Lors de la deuxième expérience, nous avons modifié
la méthodologie et avons demandé aux étudiants
de former 3 groupes de 4 à 5 personnes et avons créé
ces groupes sur le forum avec le nom des étudiants correspondants. Chaque
étudiant devait mettre son récit à disposition sous son
nom ce qui permettait de garder toute la démarche effectuée sous
le nom de l’étudiant. De ce fait, le suivi individualisé
autour d’un récit était plus canalisé. Nous avions
toutefois exigé que les étudiants s’intéressent aux
différents récits de son groupe d’appartenance. Libre à
eux d’aller participer à une situation ou une autre dans un des
deux autres groupes mais à condition d’avoir travaillé en
priorité dans son propre groupe. Cette reconfiguration s’est montré
plus agréable à utiliser.
L’enseignante reste l’animatrice de référence
dans le dispositif. Toutefois, elle modifie ses repères d’analyse
de pratique en classe, la maîtrise du groupe et de la méthodologie.
Elle doit renoncer au contrôle de la situation et laisser les étudiants
autonomes, responsables de leur apprentissage. Son rôle d’animatrice
change ; elle devient aussi participante quand par moment les questions et les
hypothèses tardent à venir. Certains étudiants se connectent
régulièrement et participent, d’autres moins : quand reprendre
le flambeau, pour ne pas court-circuités les étudiants dans leurs
interactions ?
4. Les résultats attendus et non attendus
:
Nous attendions un certain nombre de résultats tels que :
• Les échanges, en termes de quantité et qualité,
• Le passage à l’écriture de tous les étudiants,
• La découverte de nouveaux systèmes de soins,
• L’adaptation et l’intégration dans des cultures différentes.
Nous avons aussi été surprises par les résultats obtenus
: forte participation, professionnalisme, qualité des échanges
et de l’écriture, soutien dans les situations, recul
pris par rapport aux situations exposées, résolution des problèmes
de connexion (réseau, forum,…).
5.
Le point de vue des étudiants sur cette expérience :
Nous allons vous présenter ici les aspects positifs et négatifs
que nous avons rencontrés dans l’utilisation de cet outil qu’est
l’analyse de la pratique à distance.
Ce forum nous a offert principalement une prise de recul par rapport aux situations
vécues en stage à l’étranger.
Du vécu de la situation jusqu’aux hypothèses des camarades
il s’écoule un laps de temps important permettant une prédigestion
de l’évènement ou du ressenti. Nous avons vécu plusieurs
temps : temps entre le déroulement de la situation et le passage à
l’écrit, le temps d’écriture en lui-même, le
temps d’attente des commentaires des autres participants, le temps d’analyse
en regard des recherches effectuées sur le terrain pour comprendre la
situation et le temps de la clôture de l’évènement.
L’utilisation de cet outil nous a permis de conserver des repères
culturels, organisationnels, affectifs, idéologiques connus. Ainsi, telle
la théorie de l’attachement de Bowlby, nous avons pu développer
une curiosité, une capacité à découvrir de façon
sécurisante et rapide les spécificités culturelles locales.
Chacun des utilisateurs représentait le porte parole ou l’envoyé
spécial du pays dans lequel il était. Les autres pouvaient donc
découvrir par son biais un regard « étudiants infirmiers
genevois » sur la réalité de la vie, des soins dans un pays
inconnu. Nous assistions, d’une certaine manière, chaque
semaine à une mini conférence mondiale sur la santé.
Il régnait parfois un climat d’incompréhension entre le
narrateur et les lecteurs. Il est arrivé que le narrateur se sente incompris,
non reconnu en regard d’hypothèses qu’il jugeait inappropriées
par rapport à son vécu. Parallèlement les lecteurs avaient
un regard extérieur, plus objectif sur la situation alors que le narrateur
était submergé affectivement par son expérience.
Selon les sites où nous nous trouvions, la connexion à Internet
ou l’utilisation de l’ADSL n’allait pas de soi. Ex : Au Niger,
l’étudiante devait faire une heure de route pour partager un ordinateur
défectueux avec 20 autres étudiants, le tout dans une certaine
tranche horaire. La participation à ce processus exigeait environ 1 à
2 heures par semaine de connexion à ELearning.
Or, l’envie d’écrire et le temps n’étaient pas
toujours en rendez vous au même moment. Certains d’entre nous éprouvaient
des difficultés à lire les récits des autres et à
se rendre compte des décalages culturels, des contextes variés.
Par exemple, une étudiante avait des difficultés à lire
la misère et le désespoir qui habitaient les récits de
ses collègues alors qu’elle vivait une expérience remplie
de satisfactions dans un contexte paradisiaque.
Certains d’entre nous avaient des difficultés à écrire.
Par exemple, une étudiante a été incapable de nous raconter
quoi que ce soit. Elle nous explique que les horreurs de la réalité
vécue sur le terrain de stage auraient été reconnues par
le passage à l’écrit : « Je n’écrivais
pas par peur de me rendre compte que c’était réel. »
La méthodologie de l’analyse de la pratique suppose des recherches
en lien avec les hypothèses posées. Or ceci n’était
pas toujours aisé. L’information, les investigations n’étaient
pas toujours faciles (langue, géographie, contexte socio-politique, écarts
culturels, …) Certaines hypothèses restaient donc sans réponses
officielles mais suscitaient toujours une réflexion Il était difficile
de déterminer quelle situation raconter parmi une foule d’expériences
qui nous posaient question sur notre lieu de stage, afin qu’elle soit
travailler dans le groupe.
6. Conclusion : mise en perspectives.
Ces deux premières expériences se sont avérées
satisfaisantes tant pour les étudiants de la filière infirmière
dans leur apprentissage que pour les enseignantes qui ont participé à
l’analyse de pratique à distance.
| Etudiants | Enseignante | |
| Points forts | Soutien, rassurant Repères culturel et affectif Repères organisationnels Prise de recul Lien avec l’école Contact avec les pairs Qualité des échanges Pistes proposées Regard des pairs Connexion à n’importe quel moment |
Participation Travail en équipe Autonomie Ecriture professionnelle Professionnalisme Pratique réflexive Responsabilité Auto-apprentissage |
| Points faibles | Délai des
réponses Temps d’ouverture du forum Forum peu convivial (pas de couleur,…) Parfois incompréhension |
Suivi |
La mise
en écriture s’avère difficile et ce travail à distance
proposé peut permettre à certains étudiants n’osant
pas prendre la parole dans le groupe classe de pouvoir, par étapes, poser
des questions, écrire, prendre confiance sans appréhender les
critiques et jugements de leurs pairs.
Nous offrons à nouveau l’analyse de pratique à distance
aux étudiants de la promotion 04 qui partent à l’étranger
en avril 2007.
Ces expériences nous incitent à dire que l’éloignement
permet de mettre en évidence les situations complexes rencontrées
en stage. Le travail effectué à distance par le groupe donne tout
son sens à l’analyse de pratique alors même que les étudiants
ont de la difficulté à le donner quand ils se retrouvent à
l’école en séminaires. En effet, la différence est
dans l’étrangeté de la situation.
Ceci nous amène à poser la question : comment rendre étrange
ce qui paraît banal quand nous sommes sur nos propres terrains ?
Les
Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) sont un atout
dans la formation pour le nouvel élan qu’elles apportent dans la
diversification des cours. Leur utilisation dans la formation et dans les soins
devient une exigence en lien avec l’utilisation des dossiers de soins
informatisés. Les infirmières vont-elles saisir véritablement
cette opportunité pour passer à l’écriture et rendre
visible leur activité professionnelle ? C’est le défi posé
par l’expérience menée à la Haute Ecole de Santé
de Genève.
Références :
• Chatelain, B. (2002). L’utilisation d’un logiciel d’apprentissage
dans la formation en soins infirmiers : Moyen pédagogique d’auto
apprentissage ou prétexte à un
changement de pratique ? Perspective Soignante. (14-15).
• Labbé, P. (1999). De l’incidence des NTIC sur l’écriture
professionnelle à l’hôpital. Soins encadrement – Formation.
(31).
• Linard, M. (1996). Des machines et des hommes : apprendre avec les nouvelles
technologies. Paris : L’Harmattan.
• Revue : Enigmes de la relation pédagogique à distance.
(2004). Distances et Savoirs, vol.2.
Pour une présentation du diaporama commenté lors des 5èmes journées d'études, cliquer ici